Après avoir évoqué
ici et
là cet étrange roman, décapant, angoissant, repoussant (on pourrait continuer à l'infini), quelques précisions pour qui voudrait avoir quelques éléments utiles avant peut-être de s'y plonger et de s'y perdre ou de renoncer.
On pourrait résumer en une ligne le propos de l'histoire, c'est bien utile, mais c'est aussi très réducteur..
Un homme, proche de la soixantaine, en prison depuis près de vingt-cinq ans pour pédophilie, reçoit presque chaque jour une flopée de courriers, et pas seulement de voyeurs ou de curieux ou encore d'aspirants psychologues en mal de thèse mais aussi de jeunes filles, déjà séduites....
D'entrée, et en deux pages, A.M. Homes, nous présente son personnage, bien mieux, il se présente lui-même, puisque c'est bien lui, le narrateur..
Chapitre 1 (deux premières pages)
"Qui est-elle pour être affligée de cette dépendance, pour avoir développé ce goût étrange de la chair la plus fraîche, et pour raconter une histoire qui conduira certains d'entre vous à sourire avec suffisance mais enflammera les autres et les convaincra qu'il faut que ce cauchemar, que cette horreur s'arrêtent ? Qui est-elle ? Ce qui vous effraiera le plus, ce sera de savoir qu'elle est ou vous ou moi, qu'elle est l'une d'entre nous. Surprise. Surprise.
Et peut-être vous demandez-vous qui je suis, moi, pour m'immiscer ainsi, pour me faire son traducteur et le vôtre. Ma parole, mon rythme et ma rime sont ceux d'un vieil homme spécial, depuis trop longtemps enfermé, puni pour avoir suivi un penchant bien à lui.
Il n'est pas faux de dire que je trouve en elle les graines de ma jeunesse et le souvenir d'une autre fille que je n'ai pu m'empêcher de connaître.
Alice, je vous tends gentiment son nom, et
si vous le pressez avec autant de soin que moi sur votre coeur, vous
comprendrez peut-être, au terme de tout cela, que le battement de deux
coeurs si semblables était si troublant qu'il fallait que l'un des deux
s'arrête
A ce stade, si si vous êtes un peu quelque chose, vous savez qui je suis - et reconnaissez dans ma feinte la sénilité sotte et infantile de qui a longtemps vécut confiné, du bon esprit qui a tourné."
Le malaise s'insinue, lentement, sûrement, protéiforme, on ne sait où donner de la tête. Où se situe la perversité ? Pas seulement de toute évidence chez le criminel, le Monstre déjà reconnu comme tel effectivement. Que dire de l'attrait qu'il fait naître chez les autres, pire chez certaines jeunes filles et peut-être même, pire encore, chez le lecteur (qui déjà se sent nauséeux, comme pris en faute....).
Sale impression de tomber dans une toile d'araignée (mais non d'un petit bonhomme, ce n'est qu'un livre, il peut se refermer !).
Donc notre personnage, le narrateur, le prisonnier, celui qui vit depuis plus de vingt années hors du temps (*), entame une correspondance avec une jeune fille, qui n'est pas sans lui rappeler une certaine Alice, son Alice bien aimée.... Et la jeune fille (la correspondante, suivez bien) de lui dévoiler son appétit encore inassouvi de chair fraîche. Elle se languit et bave littéralement devant les jarrets bien rebondis de son petit voisin seulement âgé de 12 ans (l'âge limite avant que tout bascule, l'âge d'Alice aussi)
Elle n'en a pas l'apparence, mais elle est déjà le loup de la fable. Et elle est prête à sortir les crocs. Ah comme elle a faim !
"Les trois enfants étaient à cet âge de tendresse suprême où les muscles prêts à s'épanouir, sont revêtus d'une couche moyenne de chair, hautement élastique. ils en étaient au stade où, si on en avait pris un pour le passer au four ou à la broche, il eût été au maximum de sa saveur."
Notre narrateur est captivé, il attend ses courriers, il ne vit plus que pour eux, il ne vit plus que pour elle. Il devient elle, il est elle. Et il râle aussi, car elle n'écrit, elle ne décrit pas très bien. C'est un lettré, il est de la vieille école. Il râle mais il continue à la lire et à ... rêver. Et c'est le récit qu'il brode et qu'il fantasme à partir de ses pauvres lettres à elle qui donne toute la première partie de l'histoire, fantastique, hystérique, horrible que vous tenez entre vos mains (à contre-coeur, ou presque, il suffit de fermer le livre). Au récit "sublimé" de sa correspondante se mêlent alors, et très intimement, les souvenirs d'enfance du prisonnier, du pédophile en devenir. Comme en négatif... Comme une image inversée. Sa mère folle, incestueuse, assassine... Troublant. Le lecteur s'y perd, c'est fait exprès.
Et puis, tissé dans tout cela, la vie carcérale (qui n'est pas sans rappeler certaines pages de "Sale temps pour les braves") et ce qu'elle a de plus terrible, la violence, la mort, et le sort fait aux pervers, aux violeurs d'enfants.
Glauque, très. Et très intelligent aussi. Car le lecteur est pris à parti, littéralement... Le prisonnier s'adresse à lui directement, établissant une relation de proximité... Comme s'il devenait l'un de ses hypothétiques "visiteurs" de prison.
Il devient proche, presque dangereusement...
Et le malaise de s'installer encore un peu plus, si cela était possible.
"Apostrophe directe : c'est à vous que je parle Herr Lecteur, ayant bien conscience que ce n'est pas habituel, que je ne suis pas censé démonter l'écran de tulle invisible qui nous sépare. Toutes mes excuses pour cette agression soudaine. Mais il était temps que nous nous expliquions tous les deux, seuls, sans interférence. Concentrez-vous, soyez attentifs, c'est le dernier éclat de lucidité avant que ma rigueur ne vire à la rigor mortis."
Qui manipule qui ? au fait ?
Le jeu est troublant et parfaitement pervers.
Parce qu'il s'agit bien de la perversité poussée à son comble et avec la plus grande des violences.
Pas un des personnages n'échappe au poison, quasiment tous, tous dans le même sac. Même le lecteur, oui, vous qui lirez ou non ce livre, serez pointé du doigt, voyeur, complice passif et après coup.
Alice, le prénom, bien sûr, est loin d'être innocent, la photo de couverture enfonce le clou si besoin était. Quand vous refermerez ce livre (ou pas, peut-il vaut-il mieux ne jamais l'ouvrir), vous vous rendez bien compte que la gamine de la photo est toute proche d'étrangler le cou fragile du lapin aux grands yeux noirs exorbités. Il a peur, le lapin, il sait qu'il va mourir.
Voyage au coeur de l'enfer, de la monstruosité des hommes (entendez par là, hommes, femmes ET enfants et c'est bien là le pire, le plus "scandaleux", le plus irrecevable, car c'est de l'enfance assassinée qu'il s'agit), s'entretuant les uns les autres sans bien comprendre au fond, sans même pouvoir distinguer le bourreau de sa victime
Voyage éprouvant aussi, répugnant même parfois, souvent. Certains passages sont d'une grande violence. Le coeur au bord des lèvres.
On se dit, parfois, souvent à vrai dire, mais pourquoi l'auteur n'est-elle pas allée vers plus de sobriété, les scènes épouvantables s'enchaînant de plus en plus rapidement et de manière trop (beaucoup trop pour mon petit coeur) systématique ? J'en finissais presque par me dire que le livre en perdait de sa force pour plonger beaucoup trop ostensiblement du côté de l'immonde... Trop, beaucoup trop.
Mais c'est pourtant bien là, que veut nous mener l'auteur, le narrateur, le prisonnier et l'autre, la jeune fille et la petite Alice (sans le comprendre ). Au coeur de la perversion et du mal absolu, de la folie... A vous d'y déceler ce qu'il y a d'humain, s'il y en a encore.
Bref, Alice a fracassé le miroir, en une multitude d'éclats ensanglantés et tout derrière, il n'y avait plus que l'obscurité.
.......
* "
Au-dessus de l'entrée de cet endroit, et je ne l'ai vue qu'une fois, il y a vingt-trois ans à mon arrivée, au-dessus de l'entrée se trouve une horloge gigantesque qui n'a qu'une aiguille."
Actes sud - 2013