19 juin 2013

Un coup de dé jamais...



"Il est arrivé tard, la nuit dernière, dans cette ville qu'il connaît à peine. Il y est venu une fois déjà, mais pour quelques heures seulement, quand il était enfant."
Alain Robbe-Grillet, Les Gommes

Je passe devant ma bibliothèque, enfin celle du couloir (on étouffe presque ici, il fait chaud, et la plupart de murs sont recouverts de livres....). Et je choppe au passage, un livre dans ma "réserve", l'un de ceux que je me garde pour un "peu plus tard" et que je prends et repose, prends et repose depuis quelque temps déjà. Il s'intitule Villes enfuies, son auteur est Benoît Peeters, qui avait eu la gentillesse, je me souviens,  de répondre à mes questions lorsque je lisais avec beaucoup de bonheur La Bibliothèque de Villers

Villes enfuies, le voyage, le départ...
Et je tombe sur ces quelques lignes de Robbe-Grillet, citées en exergue (petit voyage dans le temps....), et je tombe sur une ville, une en particulier, bien sûr, ce ne pouvait être qu' ELLLE, Prague, bien sûr...

Je commence à lire tout aussitôt, appuyée au mur dans le couloir  :

"Très vite dès lors, il aima Prague d'un amour sans nuances, se prenant de passion pour son côté meurtri, ses façades somptueuses et lasses, vestiges d'une splendeur citée mais jamais affichée, semblable au visage de certaines vieilles femmes dont les rides, que rien ne veut cacher, ne parviennent pas à faire oublier la beauté d'autrefois, la rendant plus visible même que la plus soignée des restaurations, peut-être parce que laissant deviner, en même temps que cette beauté, le temps qui la vit s'épanouir."


 Et voilà que moi aussi je tombe sous le charme de Prague et des Villes enfuies.... 

A suivre.... 



18 juin 2013

Lettre de Otto Freundlich à Gaston chaissac


Gaston Chaissac
Otto Freundlich

Mon cher Gaston, 
vous voyez que je ne suis plus à la maison mais ma femme m'a envoyé votre lettre qui me dit tant de choses de votre vie intérieure. Si l'âme humaine commence à sentir l'étroitesse dans laquelle elle était obligée de se mouvoir  elle cherche des issues. Mais nos habitudes, nos conceptions de la vie en général et en particulier sont d'une grande force et il n'est pas facile de les changer tout d'un coup malgré que nos sentiments clairs et l'intelligence nous disent qu'il est nécessaire. Voilà le dilemme de l'artiste qui est en même temps héritier du passé et précurseur de l'avenir. Chaque artiste vraiment doué passe les meilleures années de sa jeunesse dans un effort quotidien de reconnaître pourquoi le passé ne lui suffit plus, ou au contraire quelles lois éternellement vraies sont contenues dans tous les chefs-d'oeuvres de tous les temps. Puis, même après avoir reconnu quelques lois éternelles qui dirigeaient nos ancêtres, il faut essayer de trouver leur présence dans notre vie et notre mentalité actuelle, il faut ajouter nos désirs concernant l'avenir, il faut anticiper une réalisation qui ne peut s'accomplir que dans un avenir plus ou moins proche. Voilà le grand chemin à parcourir, voilà la tâche essentielle de l'artiste : c'est-à-dire de constituer en sa personne la continuité de l'art d'être le transformateur de ses lois éternelles, mais qui sont dans leurs apparences si différentes. 
Le point le plus délicat dans ce procédé immense est notre situation vis à vis de la nature. L'apparence de la nature dans son ensemble, dans la séparation de ses objets est sacro-sainte heureusement ou malheureusement, cela est une autre affaire, je suis d'avis que tant d'efforts artistiques millénaires ont formé l'oeil humain. C'est peut-être grâce à cette conscience innée que l'oeil veille avec toutes ses qualités, ce n'est pas une chose toute faite mais le résultat est l'effort de réactions innombrables. Mais face à cette conscience l'artiste garde son indépendance vis à vis de tout ce qui a été créé soit dans la nature même, soit dans les arts. Sa place est vraiment curieuse, il faut croire que rien dans la nature ni dans la création artistique n'est tellement absolu comme nous avons l'habitude de le croire. 

(...)
Voilà, mon cher Gaston, en quelques mots ce que j'ai à dire. Il reste encore beaucoup et tout ce que l'artiste doit faire est inexprimable par des paroles mais peut-être dans tout ce que je viens de vous dire, vous trouverez quelque chose qui peut vous être utile. 

Je vous espère en bonne santé, et je vous salue amicalement.

Otto Freundlich.

Otto Freundlich, arrêté le 21 février 1943, emprisonné à Drancy puis déporté à Sobibor d'où il ne reviendra pas, trouve la force d'écrire à Chaissac, en ces quelques jours, cette lettre particulièrement émouvante.

Cliquez pour agrandir

"N'est-ce pas mon sort de provoquer l'hilarité ? Je sens tous ces rieurs sûrs de leur bastion et fiers d'eux.
Mais est-ce bien moi le monde à part ?"
G. Ch.

Lettre, citation et illustration (dessin à l'encre de chine sur papier - 1939) extraits du catalogue :

"Gaston Chaissac - collection Otto Freundlich et J. Kosnick-Kloss"
 13 octobre - 17 décembre 1982. 
Galerie Messine, Thomas Le Guillou.


17 juin 2013

Je vais mourir cette nuit @ Fernando Marias



 Vous vous souvenez de moi maintenant et vous savez donc que je l'ai fait, que je me suis suicidé il y a seize ans, le 24 décembre 1974, que je vais me suicider aujourd'hui, 24 décembre 1974 juste après avoir achevé cette lettre que l'on vient de vous remettre et que vous lisez avec avidité et probablement une peur croissante. Je vous conseille de poursuivre cette lecture, car tout ce qui suit vous concerne au plus haut point.

Voilà une sombre et incroyable histoire de vengeance et de machination, de rouages et d'engrenages.
Deux hommes, deux adversaires s'entretuent presque à bout portant mais à quinze années de distance.
Quinze années qui ne comptent plus à vrai dire, effacées, envolées par la magie ou le maléfice d'un homme monstrueusement ingénieux.
Tout commence quand Delmar, un jeune commissaire particulièrement ambitieux et pas spécialement sympathique met sous les verrous Corman, celui qu'il suppose être un trafiquant d'oeuvres d'art. Il a eu beaucoup de mal à le coincer, il l'a d'ailleurs fait tomber pour une raison "annexe" à l'affaire, mais l'homme part en prison pour plus de vingt ans, le tour est joué, il l'oublie presque jusqu'à ce qu'il reçoive, plus d'une dizaine d'années plus tard,  une épaisse liasse de feuillets, un manuscrit,  le livre que vous tenez entre vos mains.
Et là c'est le choc, le dernier, l'ultime. Le message provient littéralement d'outre-tombe, le marchand d'art est mort, suicidé depuis 16 ans déjà, et pourtant, il est là, comme présent - physiquement présent - tant ses mots sont éloquents et vous glacent le sang.  Un oeil immense vous regarde !
La lettre est adressée au commissaire, mais nous la lisons comme par-dessus son épaule, (le "vous" est terrifiant) et l'angoisse qui l'étreint peu à peu au cours de sa lecture jusqu'à l'étouffer nous la ressentons à notre tour, vibrante, vivante.
 Le message est clair, d'emblée il annonce à Delmar que sitôt sa lecture achevée, il n'aura plus d'autre issue possible que de mettre fin à ses jours. Un suicide comme télécommandé, minutieusement programmé, par un mort, un squelette quelque part dans un cercueil...

De l'assassinat considéré comme un des beaux arts...
Histoire de manipulation  et de marionnettistes. 
Terrible, glaçant, et mené de main de maître.
Jamais la vengeance ne vous aura été servie aussi froide !

"L'angoisse croissait et proliférait comme les métastases d'un cancer."...

"Faussaire et escroc sont des termes que l'on emploie pour de vulgaires délinquants, pas pour moi. Je suis un artiste aussi fier de mon talent que de n'avoir jamais reculé devant rien pour l'exercer... J'ai toujours su que pour faire une omelette il faut d'abord casser les oeufs, peu importe qu'ils aient un nom et un prénom, ou qu'ils soient munis de jambes."

Editions Cénomane - 2013

15 juin 2013

Torpeur et paresse....

E. Boubat
"Tout comme Beckett (l'écrivain, pas le personnage historique), je considère la torpeur et la paresse non  pas comme des péchés mortels, mais plutôt comme des facultés propres à forger un état d'esprit en mesure de nous protéger de ces blessures traumatisantes de l'existence que l'on nomme désillusions ; des dispositions qui permettent, en fin de compte, à l'âme de s'épanouir."

Frederick Exley, A l'épreuve de la faim (chez Monsieur Toussaint Louverture)

Expo Chaissac - Dubuffet au Musée de la Poste


Musée de La Poste, 34 Bd de Vaugirard, Paris 15ème.

14 juin 2013

Du bas-bleuisme ...

°

unknown 1950s/1960s film still - now identified


J'adore les Bas-bleus, les vrais, les ridicules, les passionnés, les attendrissants, les fulgurants et même les méchants. Ce sont de vrais personnages de roman, avec leurs excès, leur drôlerie souvent, leur   naïveté aussi.
Le terme n'est devenu si péjoratif que parce qu'il concernait le féminin tout en étant masculin (il faut suivre).
Mais qu'est-ce q'un bas-bleu (au XIXe, limitons-nous à cette époque pour le moment) ?
Oui, au fait ?
A mon sens et très subjectivement, j'en épinglerais, comme les coléoptères, deux "sortes" :
- Le bas-bleu qui tient salon, parle de livres, de poètes, d'écrivains...
- Celui qui se pique d'écrire.
Et c'est là que les choses commencent à tourner à l'aigre.
Et c'est là qu'elles commencent à agacer... Quand le bas-bleu se met à aligner des mots et à les publier.
L'un des textes les plus méchants qui soient au sujet des bas-bleus, nous le devons à Barbey d'Aurevilly, qui dans le chapitre V de son ouvrage Les oeuvres et les hommes , les écharpe avec virulence et fièvre (il ne s'en remet toujours pas), une méchanceté qui n'a d'égale que sa haine et sa misogynie ( mais il n' y a pas que les femmes, les américains (oui !) en prennent aussi pour leur grade, et pourtant à l'époque ils n'avaient pas encore inventé le fast food, pas en 1880 en tous cas...).

A lire comme une curiosité donc (une curiosité qui n'est tout de même pas sans rappeler les propos du coéquipier de monsieur NONO, il n'y a pas si longtemps, sur l'égalité homme-femme, les hommes qui n'en sont plus, j'en passe et des meilleurs.)

Donc, Barbey a écrit :

(...) les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes, — du moins de prétention, — et manqués ! Ce sont des Bas-bleus. Bas-bleu est masculin.
(...)
 Le Bas-bleu, c’est la femme littéraire. C’est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C’est la femme qui se croit cerveau d’homme et demande sa part dans la publicité et dans la gloire.
(...)
Ce fut à dater des romans de Mme Sand qu’on vit pulluler toutes sortes de livres en prose et en vers, écrits par des plumes féminines sur l’inégalité des conditions entre l’homme et la femme, et que le bas-bleu apparut, — le véritable bas-bleu, bien autrement foncé qu’en Angleterre, où le mariage, — une sauvegarde contre le bas-bleuisme, — est resté en honneur et où le mari s’appelle Lord encore... Comme il est beaucoup plus aisé de changer d’habit que de sexe, jamais, autant qu’en ce temps-là, on ne vit plus de femmes en habit d’homme, comme l’avait fait Mme George Sand, dont la redingote de velours noir, illustrée par Calamata, fut célèbre et qui s’appela longtemps George Sand tout court (le voyou comme elle disait elle-même dans ses Lettres d'un Voyageur) ; George Sand qui devait redevenir Mme Sand et presque Mme Dudevant dans sa vieillesse, — quand le terrible coup de locomotive de la vieillesse passe sur toutes les prétentions et les raffle, et qu’on acquiert la preuve alors qu’on n’était, de toute éternité, qu’une femme et que l’homme qu’on croyait faire n’a jamais dépassé le gamin !
(La suite en ligne sur Gallica, si vous le désirez...)

Bien. 

Mais ce n'était pas tout à fait là où je voulais en venir... Le bas-bleu qui écrit ne m'intéresse pas, il n'existe pas (ou c'est un autre débat). Ce qui pique ma curiosité en revanche, c'est le bas-bleu lecteur et sa perception, dans le temps, par les écrivains (hommes ou femmes puisqu'il convient ici de le préciser). 
Cauchemardesque ou rêvé, ils en ont souvent fait un personnage (le potentiel romanesque du bas-bleu est inépuisable). 
Au fait, et si ce personnage n'était pas toujours féminin ? 

Bref, sortons le filet à papillons !

C'est ICI et ça ne fait que papillonner (sous l'égide d'Edith Wharton, of course ! )

13 juin 2013

Urgent : Aidez Eric Poindron à retrouver son chat d'Artagnan, perdu à Reims !

 Je fais suivre l'info :



URGENT ! POUR LES AMIS RÉMOIS ET CEUX QUI ONT DES AMIS À REIMS.

Perdu ce chat, d'Artagnan (noir et blanc, petite moustache noir et mouche de mousquetaire, donc facile à reconnaitre), lundi 45 bis rue de Talleyrand, à Reims.

Si un ami le croise ou trouve dans la ville, qu'il le recueille et me laisse un message ou me téléphone. Il est très gentil et très câlin (il tchecke comme un adolescent !, donne la patte et communique facilement), aussi, aucun danger pour le récupérer.

Vous pouvez me contacter sur FB (Eric Poindron) ou au 06 40 21 19 56

D'avance merci.

ET SI VOUS POUVEZ RELAYER OU DONNER L'INFO A VOS AMIS DE REIMS, VOUS ÊTES DES ANGES, COMME D'ARTAGNAN.

12 juin 2013

Je vais mourir cette nuit (1) @ Fernando Marias


stereographs 

Vous vous souvenez de moi maintenant et vous savez donc que je l'ai fait, que je me suis suicidé il y a seize ans, le 24 décembre 1974, que je vais me suicider aujourd'hui, 24 décembre 1974 juste après avoir achevé cette lettre que l'on vient de vous remettre et que vous lisez avec avidité et probablement une peur croissante. Je vous conseille de poursuivre cette lecture, car tout ce qui suit vous concerne au plus haut point.


Fernando Marias - Je vais mourir cette nuit - Editions Cénomane.

Suspens, suspens !  Suspens introduit et mené de main de maître.
La suite très vite.


Le nouveau chien de monsieur Galopin


- Il paraît que c'est une bête bien affable" ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, "spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. C'est rare qu'une bête qui n'a que cet âge-là soit déjà si galante."

Proust, Du côté de chez Swann

11 juin 2013

Les nombreuses vies de Miss Marple @ Jacques Baudou



Si vous aviez pu en douter une fraction de seconde, oui, je vous le confirme, Miss Marple a bel et bien existé. Loin d'être une fragile création éthérée tout droit sortie des brumes d'un cerveau britannique (très dégourdi), elle fut en réalité et bien davantage celle qui fit connaître, avec son homologue masculin Hercule Poirot, Mrs Agatha Christie (la sulfureuse Agatha, celle qui s'évanouissait)  promue dès leur première rencontre, "Attachée de presse" ou mieux "Agent" littéraire, cinématographique, et même théâtral. La romancière ne fit en fait que relater, avec il est vrai beaucoup de bonheur et un certain talent, les minutieuses enquêtes de la demoiselle de St. Mary Mead qui défraya la chronique pendant des années, et même bien après que les Clubs du mardi eurent cessé (notre armchair detective sut aussi voyager, quitte à laisser son chat en nourrice et confier son jardin japonais à son (mauvais) jardinier)

Mais lisez donc plutôt Jacques Baudou, son meilleur biographe, qui retrace sa jeunesse et sa carrière avec beaucoup de sérieux et de précision, c'est un vrai bonheur (et une torture, l'envie de se replonger pour la énième fois dans l'intégrale des romans "Marpéliens" se fera vite lancinante... Pour ma part, j'en relis toujours trois ou quatre chaque été...)

 J'aime cette idée de retracer la biographie d'un personnage récurrent à partir de la multitude de petits cailloux qu'il a laissé derrière lui dans chacun de "ses" livres (j'ai pisté les "Treize" de La Comédie Humaine pendant quelque temps, c'était assez amusant, d'ailleurs je ne doute pas qu'ils aient eux aussi existé et marqué leur époque, peut-être certains sont-ils même encore en vie à l'heure où j'écris, ils n'étaient pas dépourvus de certains pouvoirs surnaturels...)
Mais la tâche n'est pas facile car Miss Marple est une "taiseuse", en grande professionnelle elle s'efface toujours discrètement devant son sujet tout en laissant filtrer (souvent d'ailleurs en relation avec l'enquête) des détails personnels qui mis bout à bout la dévoilent peu à peu et "en pied".
Mais encore faut-il aller les ramasser ces petits cailloux et combler avec un peu de déduction et de finesse les "blancs", les "disparitions". En un mot comme en cent, il faut en-quê-ter !
Et c'est ce que fit Jacques Baudou, avec un sérieux et un talent comme il n'en existe plus guère, et encore, qu'à St. Mary Mead.
Bref, un vrai régal et une mine d'informations pour les admirateurs, dont je fais partie depuis l'adolescence, de "la vieille dame sans merci".

Edité par les Moutons électriques en 2009  (doté d'une iconographie, bibliographie, filmographie, et mise en perspective historique - personnages (dits de papier), personnalités, écrivains, faits divers, politiques...).

Aux Moutons électriques et dans la même collection, Il est urgent de se précipiter avant extinction des fonds sur Les nombreuses vies d'Hercule Poirot, d'André-François Ruaud et Xavier Mauméjean. 

Allez quelques maximes supplémentaires de Miss Marple pour la route :

"L'essence de la vie, c'est d'aller de l'avant. En vérité, la vie est une rue à sens unique" (A l'hôtel Bertram)

"En ce monde, je trouve qu'une chose en rappelle toujours une autre. Une certaine Mrs Green, vois-tu, a enterré cinq enfants - et ils étaient tous assurés. Ma foi, cela a fini par éveiller les soupçons." (Le seuil ensanglanté)

"Une intelligence moyenne peut se révéler très dangereuse parfois. Elle ne vous entraîne pas assez loin." (Mort par noyade)

"Nous avons nos petits mystères comme l'incompréhensible disparition des calamars." (La Tragédie de Noël)

Joan Hickson, ma préférée, et celle de beaucoup.

10 juin 2013

Les livres étaient écrits pour qu'on les lise ; on les lisait ; alors quoi de plus ?

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Your Pal Franavlene 14 and a half 1941

"Toutes savaient qu'il n'y avait rien que Mrs Plinth détestât davantage que de s'entendre demander son opinion sur un livre. Les livres étaient écrits pour qu'on les lise ; on les lisait ; alors quoi de plus ? Lui poser des questions précises sur le contenu d'un volume lui semblait aussi outrageant que si on la fouillait pour des dentelles de contrebande dans un bureau des douanes."

Edith Wharton,  Xingu

Je n'ai pas pu résister...

08 juin 2013

La Fin d'Alice @ A.M. Homes (et point final)



Après avoir évoqué ici et cet étrange roman, décapant, angoissant, repoussant (on pourrait continuer à l'infini), quelques précisions pour qui voudrait avoir quelques éléments utiles avant peut-être de s'y plonger et de s'y perdre ou de renoncer.

On pourrait résumer en une ligne le propos de l'histoire, c'est bien utile, mais c'est aussi très réducteur..
Un homme, proche de la soixantaine, en prison depuis près de vingt-cinq ans pour pédophilie, reçoit presque chaque jour une flopée de courriers, et pas seulement de voyeurs ou de curieux ou encore d'aspirants psychologues en mal de thèse mais aussi de jeunes filles, déjà séduites.... 
D'entrée, et en deux pages, A.M. Homes, nous présente son personnage, bien mieux, il se présente lui-même, puisque c'est bien lui, le narrateur..

Chapitre 1 (deux premières pages)
"Qui est-elle pour être affligée de cette dépendance, pour avoir développé ce goût étrange de la chair la plus fraîche, et pour raconter une histoire qui conduira certains d'entre vous à sourire avec suffisance mais enflammera les autres et les convaincra qu'il faut que ce cauchemar, que cette horreur s'arrêtent ? Qui est-elle ? Ce qui vous effraiera le plus, ce sera de savoir qu'elle est ou vous ou moi, qu'elle est l'une d'entre nous. Surprise. Surprise.
Et peut-être vous demandez-vous qui je suis, moi, pour m'immiscer ainsi, pour me faire son traducteur et le vôtre. Ma parole, mon rythme et ma rime sont ceux d'un vieil homme spécial, depuis trop longtemps enfermé, puni pour avoir suivi un penchant bien à lui.
Il n'est pas faux de dire que je trouve en elle les graines de ma jeunesse et le souvenir d'une autre fille que je n'ai pu m'empêcher de connaître.
Alice, je vous tends gentiment son nom, et si vous le pressez avec autant de soin que moi sur votre coeur, vous comprendrez peut-être, au terme de tout cela, que le battement de deux coeurs si semblables était si troublant qu'il fallait que l'un des deux s'arrête
A ce stade, si si vous êtes un peu quelque chose, vous savez qui je suis - et reconnaissez dans ma feinte la sénilité sotte et infantile de qui a longtemps vécut confiné, du bon esprit qui a tourné."

Le malaise s'insinue, lentement, sûrement, protéiforme, on ne sait où donner de la tête. Où se situe la perversité ? Pas seulement de toute évidence chez le criminel, le Monstre déjà reconnu comme tel effectivement. Que dire de l'attrait qu'il fait naître chez les autres, pire chez certaines jeunes filles  et peut-être même, pire encore, chez le lecteur (qui déjà se sent nauséeux, comme pris en faute....).
Sale impression de tomber dans une toile d'araignée (mais non d'un petit bonhomme, ce n'est qu'un livre, il peut se refermer !).

Donc notre personnage, le narrateur, le prisonnier, celui qui vit depuis plus de vingt années hors du temps (*), entame une correspondance avec une jeune fille,  qui n'est pas sans lui rappeler une certaine Alice, son Alice bien aimée.... Et la jeune fille (la correspondante, suivez bien) de lui dévoiler son appétit encore inassouvi de chair fraîche. Elle se languit et bave littéralement devant les jarrets bien rebondis de son petit voisin seulement âgé de 12 ans (l'âge limite avant que tout bascule, l'âge d'Alice aussi)
Elle n'en a pas l'apparence, mais elle est déjà le loup de la fable. Et elle est prête à sortir les crocs. Ah comme elle a faim !
"Les trois enfants étaient à cet âge de tendresse suprême où les muscles prêts à s'épanouir, sont revêtus d'une couche moyenne de chair, hautement élastique. ils en étaient au stade où, si on en avait pris un pour le passer au four ou à la broche, il eût été au maximum de sa saveur."

Notre narrateur est captivé, il attend ses courriers, il ne vit plus que pour eux, il ne vit plus que pour elle. Il devient elle, il est elle. Et il râle aussi, car elle n'écrit, elle ne décrit pas très bien. C'est un lettré, il est de la vieille école. Il râle mais il continue à la lire et à ... rêver. Et c'est le récit qu'il brode et qu'il fantasme à partir de ses pauvres lettres à elle qui donne toute la première partie de l'histoire, fantastique, hystérique, horrible que vous tenez entre vos mains (à contre-coeur, ou presque, il suffit de fermer le livre). Au récit "sublimé" de sa correspondante se mêlent alors, et très intimement,  les souvenirs d'enfance du prisonnier, du pédophile en devenir. Comme en négatif... Comme une image inversée. Sa mère folle, incestueuse, assassine...  Troublant. Le lecteur s'y perd, c'est fait exprès. 
Et puis, tissé dans tout cela, la vie carcérale (qui n'est pas sans rappeler certaines pages de "Sale temps pour les braves") et ce qu'elle a de plus terrible, la violence, la mort, et le sort fait aux pervers, aux violeurs d'enfants. 

Glauque, très. Et très intelligent aussi. Car le lecteur est pris à parti, littéralement... Le prisonnier s'adresse à lui directement, établissant une relation de proximité... Comme s'il devenait l'un de ses hypothétiques "visiteurs" de prison. 
Il devient proche, presque dangereusement...
Et le malaise de s'installer encore un peu plus, si cela était possible.
"Apostrophe directe : c'est à vous que je parle Herr Lecteur, ayant bien conscience que ce n'est pas habituel, que je ne suis pas censé démonter l'écran de tulle invisible qui nous sépare. Toutes mes excuses pour cette agression soudaine. Mais il était temps que nous nous expliquions tous les deux, seuls, sans interférence. Concentrez-vous, soyez attentifs, c'est le dernier éclat de lucidité avant que ma rigueur ne vire à la rigor mortis."

Qui manipule qui ? au fait ?
Le jeu est troublant et parfaitement pervers.
Parce qu'il s'agit bien de la perversité poussée à son comble et avec la plus grande des violences.
Pas un des personnages n'échappe au poison, quasiment tous, tous dans le même sac. Même le lecteur, oui, vous qui lirez ou non ce livre, serez pointé du doigt, voyeur, complice passif et après coup.

Alice, le prénom, bien sûr, est loin d'être innocent, la photo de couverture enfonce le clou si besoin était. Quand vous refermerez ce livre (ou pas, peut-il vaut-il mieux ne jamais l'ouvrir), vous vous rendez bien compte que la gamine de la photo est toute proche d'étrangler le cou fragile du lapin aux grands yeux noirs exorbités. Il a peur, le lapin, il sait qu'il va mourir.

Voyage au coeur de l'enfer, de la monstruosité des hommes (entendez par là, hommes, femmes ET enfants et c'est bien là le pire, le plus "scandaleux", le plus irrecevable, car c'est de l'enfance assassinée qu'il s'agit), s'entretuant les uns les autres sans bien comprendre au fond,  sans même pouvoir distinguer le bourreau de sa victime

Voyage éprouvant aussi, répugnant même parfois, souvent. Certains passages sont d'une grande violence. Le coeur au bord des lèvres.
On se dit, parfois, souvent à vrai dire, mais pourquoi l'auteur n'est-elle pas allée vers plus de sobriété, les scènes épouvantables s'enchaînant de plus en plus rapidement et de manière trop (beaucoup trop pour mon petit coeur) systématique ? J'en finissais presque par me dire que le livre en perdait de sa force pour plonger beaucoup trop ostensiblement du côté de l'immonde... Trop, beaucoup trop.
Mais c'est pourtant bien là, que veut nous mener l'auteur, le narrateur, le prisonnier et l'autre, la jeune fille et la petite Alice (sans le comprendre ). Au coeur de la perversion et du mal absolu, de la folie... A vous d'y déceler ce qu'il y a d'humain, s'il y en a encore.

Bref, Alice a fracassé le miroir, en une multitude d'éclats ensanglantés et tout derrière, il n'y avait plus que l'obscurité.
.......

* "Au-dessus de l'entrée de cet endroit, et je ne l'ai vue qu'une fois, il y a vingt-trois ans à mon arrivée, au-dessus de l'entrée se trouve une horloge gigantesque qui n'a qu'une aiguille."

Actes sud - 2013

La colo et son lac profond comme un gouffre...

Leon and Gladys

"La colo. Des conifères. Un réfectoire en rondins et mortier. Des bungalows trapus parsemant les hectares. A l'intérieur, il règne un  une atmosphère humide, froide, emplie de l'odeur âcre, faisandée des garçons. Rien n'indique que la civilisation soit à portée de fusil. Ici ils s'entraînent, ils lancent des flèches à travers le ciel, ils montent des mâts et des cordages, ils apprennent à identifier aussi bien les serpents que les araignées, ils se lancent le soir dans des expéditions, des nuits de survie au coeur de la forêt, la peau badigeonnée d'insectifuges, Six-Twelve, Cutter, chaque campeur équipé d'une lampe torche, d'une barre de chocolat et d'une bague de code en morse. Elle pense à ces cinq cents garçons, à leur excitation, à la charge de cette colonne rustique et lubrique comparée à ses propres souvenirs d'étés ségréguée, envoyée avec un millier de filles dans les collines de Pennsylvanie. Nager dans le lac sombre, moussu, où des poissons glissants vous embrassent les chevilles, où l'obscurité mystérieuse vous attrape les pieds, là, au fond, au pays des eaux, une bouillie impossible à identifier qui sans cesse menace de s'ouvrir et d'engloutir d'une seule bouchée une jeune campeuse bien dodue, dans un grand rot faisant des bulles à la surface. La piqûre vive du sifflet d'étain de la monitrice invite les chères petites à sortir de l'eau, à regagner la terre ferme."

La fin d'Alice, A.M. Homes, Actes Sud.